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Le 14 juillet 2008, par Rose Marie Barrientos

Eric Doeringer / Bootlegs

De l’art à petit prix

 

Eric Doeringer propose les artistes les plus célèbres de l’art contemporain, ceux qui suscitent la convoitise des collectionneurs fortunés et font la fortune des galeristes. Le petit prix de ses œuvres (jamais plus de 250 dollars) se joue du fait que la cherté est souvent perçue comme un gage de qualité.

Inspiré par l’univers de la contrebande et de la contrefaçon, dont dérive le terme américain « bootleg », Eric Doeringer concocte sa propre version des œuvres les plus en vue du moment, c’est-à-dire celles qui se vendent bien et cher. Sa série Bootlegs réunit les œuvres phare d’une centaine de célébrités de l’art contemporain, copiées par l’artiste sur petit format et de façon artisanale. Depuis 2001, Eric Doeringer se sert de toute la panoplie des stratégies de reproduction pour fabriquer cette étrange marchandise, à mi-chemin entre le faux et l’original.

Il lui arrive de créer certains œuvres entièrement à la main, ses Julien Opie par exemple, où il a remplacé la figure du personnage par son autoportrait, de même que ses Damien Hirst, où il se limite à copier le geste plastique, laissant apparaître à chaque fois une œuvre unique. Il utilise aussi du collage, qu’il complète par une couche d’acrylique pour obtenir un aspect fait main, technique qu’il privilégie par souci de rapidité, car il conçoit son travail comme une production en chaîne et réalise ses œuvres en série illimitée. Son œuvre photographique contient des images trouvées sur le web et imprimées en jet d’encre à côté de ses propres clichés, des prises de vue entièrement reconstituées et re-photographiées, parmi lesquelles ses Gursky et ses Bernd and Hilla Becker. Les Bootlegs existent aussi sur support multimédia, une bande-son Matthew Barney et un Shirin Neshat enregistré avec caméra cachée en font partie. Quelques sculptures complètent la série, dont les très prisées masques de Maurizio Cattelan, spécialement créées pour l’exposition « Maurizio Couldn’t Be Here », où Eric Doeringer avait été invité pour remplacer l’artiste italien, qui avait dû se décommander.

On l’aura compris, Eric Doeringer [1] fait son art avec l’art des autres, et en cela il n’innove pas. « L’art se nourrit de l’art et forme du nouveau avec ce qui est devenu ancien », constatait le peu cité Emile Bernard en 1904, quelques années avant que Duchamp ne s’empare de la Joconde pour en faire sa moustachue embrasée (LHOOQ), et bien avant que Sherrie Levine ne découvre sa matière première dans le stock iconographique de l’histoire de l’art. Comme l’avaient fait auparavant Warhol et les artistes Pop dans celui de l’imagerie commerciale.

Le recyclage, de l’art et du langage visuel de l’économie, est depuis devenu une pratique somme toute banale, utilisée par nombreux artistes contemporains. Eric Doeringer s’inscrit dans le sillage de cet art « appropriationniste », il le retourne même en reproduisant une des œuvres la plus représentatives de ce mouvement, Kara Walker de Sherri Levine. Il porte aussi cet art d’emprunt à son ultime dégré capitaliste en ciblant très précisément les artistes « blue-chip », c’est-à-dire les meilleurs en termes d’investissement financier.

Mais Doeringer ne fait pas que copier des images, des styles et des procédés. Il s’approprie aussi un mode de vente et invente de la sorte un mode de diffusion de l’art qui complète et donne du sens à son travail. Son geste dépasse donc l’appropriation de l’art ; il copie un système économique et crée ainsi sa propre économie.

L’artiste écoule ses Bootlegs, comme les contrebandiers qui l’inspirent, dans la rue. Il les vend dans un stand improvisé, où les trottoirs et les murs de la ville font office de cimaise. En 2001, il fixe son QG à Chelsea, sur la 24e ouest de Manhattan, pas très loin de la prestigieuse galerie Gagosian et d’autres importantes. Il n’hésite pas cependant à déplacer son point de vente, en se laissant guider par une logique commerciale qui a assuré son succès. Artiste pragmatique, il s’installe dans des lieux de passage stratégiques, où il est sûr de rencontrer un public qui soit à même de reconnaître, et d’acheter, ses répliques. Il migre près des foires et des musées à l’occasion d’expositions importantes, occasion aussi pour renouveler son répertoire en copiant les œuvres exposées à l’intérieur. Eric Doeringer fréquente également quelques galeries, lieux de vente par excellence qui imposent toutefois une contrainte : le partage des profits à raison de 50/50 (commission de vente pratiquée par les galeries aux Etats-Unis).

Eric Doeringer fait certes des copies, mais il n’a aucune intention de supercherie vis-à-vis de ses clients. Et si son affaire marche, c’est parce qu’il assume pleinement la nature de son produit. Comme toute contrebande digne de ce nom, les Bootlegs sont plus accessibles que les objets qu’ils incarnent, argument de vente convainquant et fructueux dans un marché qui se dépasse en permanence. Le petit prix de ses œuvres (jamais plus de 250 dollars la pièce) se joue du fait que la cherté est souvent perçue comme un gage de qualité. Leur vente lui permet en effet de gagner sa vie sans avoir à exercer un autre emploi, ce qui est souvent le sort des artistes qui ne se rattachent pas à une galerie. Par ailleurs, il joue un rôle de « bonne fée » pour les amateurs d’art à ressources modestes en leur offrant la possibilité de posséder, à défaut de l’original qu’ils ne pourront jamais se payer, un petit souvenir de leurs artistes préférés. Lors de l’édition 2006 de Art Basel Miami Beach, il donnait aussi à ses collectionneurs la possibilité de se mettre dans la peau des acheteurs plus fortunés : une carte VIP fabriquée par ses soins, à l’identique de celle qui ouvre les portes des vernissages people et des soirées privées proposés lors la foire, et qui semblent de plus en plus faire une partie de l’expérience de l’art.

En proposant un produit qui incarne le « best of » de l’art contemporain, tout en déjouant les pratiques outrancières de son marché, Eric Doeringer fait preuve d’autant de générosité que d’ingéniosité. Les Bootlegs sont finalement une œuvre conceptuelle toute en matière, un produit de substitution qui met en évidence avec humour et ironie la marchandisation non pas de l’art, qui est depuis longtemps un fait accompli, mais celle de l’artiste, dont la signature est devenue comparable à une marque. L’art qui assume son statut de produit de luxe doit se plier aux règles du marché, où c’est la griffe qui accompagne le produit et détermine et certifie son prix. Les titres des Bootlegs se limitent d’ailleurs à indiquer le nom de l’auteur à l’origine de la copie, suggérant peut-être que dans l’économie de marché, l’art réside dans la renommée et la côte, l’aura de l’œuvre s’étant désormais disloquée de l’objet pour entourer et faire ©.

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NOTES

[1] c’est un ariste etc etc

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